Le Yoga traditionnel existe-t-il ?

J’ai lu dernièrement un post dans un forum pour profs de Yoga qui a retenu mon attention. Dans ce post, on pouvait lire l’étonnement d’une prof de Hatha Yoga « traditionnel » face à la pratique du Yin Yoga, pratique qu’elle qualifiait de « truc yin, mâtiné de méridiens empruntés à la MTC ». Bon. On respire un grand coup, on reste calme. (Aucun rapport avec le fait que je sois prof de Yin Yoga, je vous jure!) :p Après avoir lu ce post, j’ai réalisé que si il me touchait autant, c’est parce que depuis que j’enseigne le Yoga, j’ai toujours eu l’impression d’être rejetée par la communauté des « anciens » du yoga en France. A chaque fois que je rencontrais un pratiquant ou un prof de Yoga de la génération au dessus de la mienne, je n’osais jamais dire que j’avais fait une formation intensive de 200h ou que j’enseignais le Vinyasa, sans avoir peur du regard accusateur qu’on allait me lancer ou pire d’entendre que je faisais de la « soupe de Yoga ». Il a donc été très clair pour moi, dès le début, que je ne serais jamais acceptée par mes pairs plus âgés en France. D'où mon questionnement : mais qu'est-ce que le Yoga traditionnel? Pourquoi la "tradition" serait-elle plus valable que ce que nous faisons aujourd'hui?

Le discours tenu par certains profs de la génération de mes parents vis-à-vis de la pratique actuelle du Yoga, c’est de dire que : c’est devenu un grand n’importe quoi, que le monde du Yoga a été perverti par le côté « business », que le message du Yoga n’est plus transmis, que toutes ces nouvelles pratiques sont des effets de mode qui visent à faire de l’argent, que le yoga traditionnel est menacé par le syncrétisme (qui semble être un gros mot dans leur bouche). 

Alors, évidemment, on ne peut pas leur donner tort sur toute la ligne.

Clairement, le Yoga est devenu une pratique à la mode et beaucoup d’entreprises se sont jetées sur le phénomène pour en faire de l’argent. Ne vous inquiétez pas, je me demande aussi quel est l’intérêt de faire du Bière Yoga ou du Yoga nu. Et surtout, je me demande quelle est l’intention derrière. 

Nous sommes tous d’accord pour dire qu’il y a des abus et que certaines personnes dénaturent le message originel du Yoga par méconnaissance ou par intérêt. Mais après tout, qu’est-ce que cela change pour nous? Pas grand chose. Ce n’est pas parce que certains font du Yoga un business ou du buzz, qu’il faut se sentir agressé dans son propre enseignement ou dans sa pratique. Dans toutes les philosophies, dans toutes les pratiques, dans toutes les religions, il y a des mouvances, des gens qui créent leurs propres croyances, qui font reculer ou avancer des idées. C’est comme ça. L’humanité fonctionne de la sorte. Au lieu de voir cela comme une menace, pourquoi ne pas en faire une richesse en installant un dialogue constructif autour des évolutions de la société et du Yoga? 

De l'homme de Neanderthal à l'humain du XXIe siècle, les traditions s'enrichissent et changent

La race Homo Sapiens est le fruit de mélanges et de rencontres. On sait aujourd’hui que l’espèce humaine telle qu’on la connait résulte du métissages entre différentes espèces d’hominidés. Un principe de génétique veut que plus un patrimoine génétique est riche, plus l’espèce a de chances de survie. L’isolement des individus est souvent synonyme d’extinction à cause de la consanguinité. Ce sera le cas de l’homme de Florès, isolé sur son île indonésienne. 

Homo Sapiens, quant à lui, ne va cesser de faire croître sa population car c’est un voyageur et un grand curieux. En créant des échanges entre des tribus éloignées (On a retrouvé nombres de vestiges qui prouvent qu’ils voyageaient beaucoup et loin; notamment certains coquillages ou pierres venues de contrées éloignées de leur point de chute), il a participé à l’enrichissement de son patrimoine génétique. On sait aujourd’hui qu’il s’est aussi reproduit avec d’autres espèces humaines (nous aurions un peu moins de 5% de notre patrimoine génétique constitué par les gènes de Néanderthal). La nature privilégie les éléments les plus forts physiquement et ceux qui savent le mieux s’adapter à leur environnement et tout ça, grâce à l’enrichissement du patrimoine génétique.

Pourquoi je vous parle d’Homo Sapiens et de génétique? Tout simplement pour comprendre que ce sont les échanges culturels et sociaux qui ont permis à cette espèce de dominer la planète (qu’on le veuille ou non). Ces échanges constituent donc la pierre angulaire de notre humanité. 

Plus tard, ces échanges vont se complexifier, devenir de plus en plus abondants et de plus en plus riches. 

De nombreux empires vont se succéder, des populations vont en dominer d’autres, et à chaque fois, le même constat : malgré les résistances des populations locales, beaucoup d’aspects sociaux-culturels vont être intégrés aux cultures dites « traditionnelles ». L’Empire romain va non seulement apporter ses infrastructures à une partie de l’Europe, mais également lui léguer son système juridique, sa pax romana, son art de vivre, sa monnaie et certaines de ses croyances, en un joli syncrétisme! Les colons espagnols vont certes asservir les populations locales amérindiennes de la manière la plus violente qu’il soit, mais c’est grâce à eux que les indiens d’Amérique vont se mettre à se déplacer à cheval (il s’agit donc d’un mode de vie relativement récent). Le culte d’Aton, imposé par le pharaon Akhenaton en Egypte, au détriment de la religion polythéiste traditionnelle, est peut-être l’ancêtre du dieu unique des juifs, des chrétiens et des musulmans. En Inde, l’empire Britannique, avec sa rigidité toute victorienne, va certes faire peser une chape de plomb sur la population, mais va aussi développer un immense réseau ferroviaire qui est toujours en marche aujourd’hui et lancer bon nombre de fouilles archéologiques qui nous permettent de mieux connaître l’histoire et les philosophies de ce pays continent. 

Là aussi, en quelques exemples, on peut voir que nos traditions sont en fait toutes le fruit du métissage, de la rencontre entre différentes croyances et souvent de la domination de l’une sur une autre. 

Le Yoga ne déroge pas à cette règle. Dans ses sources, on peut lister le jaïnisme, le bouddhisme, le védisme, l’ascétisme et le tantrisme (et peut-être d’autres que j’oublie). C’est en s’inspirant de ces différents courants de pensée et en en faisant une sorte de synthèse que va naître le Yoga. La pratique va ensuite continuer à s’enrichir au fur et à mesure, au fil des siècles, par le biais de différents pratiquants venus de différents pays. 

Mais alors, qu'est-ce que c'est la tradition?

Krishnamacharya est tantôt considéré comme le père du yoga moderne, tantôt accusé d’avoir dénaturé le message du Yoga pour attirer l’attention des Occidentaux. Je ne sais pas qu’elle était son intention. Mais ce que je sais, c’est que s’il n’avait pas soit-disant dénaturé le message du Yoga, personne ici ne serait en train d’en discuter. Peut-être même que la pratique serait restée la chasse gardée d’une petite poignée d’initiés, sans que jamais personne ne se pose la question quant à ce que devrait être sa « vraie nature »!  

On peut alors légitimement se poser la question de savoir ce qu’on appelle « tradition ». La tradition ne serait-elle pas elle-même une croyance? Croyance qu’il existe des courants de pensée inchangés et purs. On peut alors tomber dans la peur et la défiance de l’autre, de vraies autoroutes pour les dérives nationalistes et xénophobes. (NB : C’est malheureusement ce qui est en train de se passer actuellement en Inde. Le gouvernement nationaliste hindouiste de Modi a en effet créé un ministère du Yoga, dont l’objectif sous-jacent vise à affirmer le caractère purement indien/hindouiste de la pratique). 

Je noircis un peu le tableau. Mais je pense tout de même que ce genre de raisonnement résulte de la peur. De la peur de perdre sa légitimité, de perdre ses croyances, de perdre son identité. Il en résulte une défiance malsaine entre pratiquants du Yoga qui empêche de collaborer et de transmettre sa richesse avec bienveillance.

Ce raisonnement qui consiste à dire qu’il n’ y a que ce qui repose sur la tradition qui devrait être valable en Yoga est, par ailleurs, assez bancal. Déjà, sur quel enseignement se base-t-on? Un enseignement ancien j’imagine! Les Sutras de Patanjali? Les Hatha Yoga Pradipika? Les Vedas? Ces textes sont distants de plusieurs siècles et leurs contenus très différents. Pourtant ils constituent autant de bases valables du Yoga. L’un serait-il plus pertinent que l’autre car plus ancien, donc plus traditionnel? En continuant ce raisonnement par l’absurde, on pourrait se demander si les femmes sont légitimes pour pratiquer/enseigner le Yoga. Traditionnellement, c’était un enseignement qui n’était donné qu’aux hommes. Pourtant, aujourd’hui, nos cours de Yoga sont remplis à 80% de femmes. Pas très traditionnel tout ça! 

"Fais toujours attention avec la vérité!"

Selon les détracteurs des nouvelles formes de Yoga, la vraie nature du Yoga est Moksha, la libération. Ce qui est partiellement vrai, je ne vais pas discuter ce point, car chaque branche du Yoga a sa propre vision de ce qu’est Moksha, que d’autres appellent d’ailleurs aussi Samadhi. Cette libération, au coeur de du Yoga, c’est avant tout une libération de nos souffrances mentales. Or jeter de l’huile sur le feu en accusant les autres de ne pas assez suivre la tradition, je ne vois pas en quoi cela peut aider les pratiquants à se libérer de quoi que ce soit. 

Et si tant est bien que j’arrive un jour à pratiquer un Yoga « traditionnel », à qui l’enseignerais-je? Si ma pratique n’était pas passée un jour par mon corps et une pratique très vigoureuse des âsâna, je ne me serais peut-être jamais intéressée au Yoga. Je n’aurais sans doute jamais entendu parler de ce Patanjali ou des Vedas. En Occident, notre histoire a fait que nous avons besoin de nous reconnecter profondément à notre corps avant de pouvoir nous intéresser à notre âme. Ce qui ne signifie pas pour autant que le message enseigné ne sera pas délivré avec authenticité. 

En conclusion, je dirais que je suis profondément attristée par ce genre de raisonnement, le mépris  et le clivage que cela génère. C’est en partie pour cette raison que je ne me suis jamais formée en France. J’ai eu l’honneur et la chance de bénéficier de la sagesse et de la lumière de quelques enseignants plus âgés qui avaient à coeur de nous transmettre qu’il n’existe pas de « vérité », que tout enseignement puise sa richesse et son authenticité dans son intentionnalité, que le Yoga peut se comprendre et se vivre de mille manières et que la curiosité est souvent à l’origine de grandes révolutions intérieures. 

Cela ne m’intéresse pas de suivre un enseignement pour apprendre que ce que font les autres n’a pas de valeur. Si je suis un enseignement, c’est au contraire pour m’enrichir de nouvelles possibilités, de nouvelles manières d’appréhender le monde et le Yoga. Mon professeur de philosophie, Emil Wendel, nous disait souvent : « Always be careful with the truth » (Faites toujours attention à la vérité). Il m’a par ailleurs appris que le Yoga signifiait la séparation pour les uns et l’union pour les autres et qu’à l’heure actuelle, après 40 ans de pratique, il ne savait toujours pas qui avait raison! Et que cela n’avait d’ailleurs pas beaucoup d’importance. 

Alors voilà. Je crois en Bouddha et en l’Univers. Mais je crois aussi aux pouvoirs de figures comme Kâli, Bhairavi ou Mère Teresa. Je crois en la Vie et en la beauté de la Nature mais aussi au pouvoir de l’Amour. Je me passionne pour l’astronomie mais aussi pour l’archéologie. Je porte des jeans américains et mon ordinateur a été fabriqué en Chine. J’aime me plonger dans les textes anciens et pratiquer les asana en musique. Mon Yoga est indien et mon tapis est en France. Je ne crois pas que je puisse un jour détenir la Vérité. Je fais de mon mieux pour vivre dans ce monde et pour me délivrer de la souffrance. Pour le reste, j’ai peu de certitudes…

Bibliographie

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Voici une liste de mes livres coups de coeur qui accompagnent ma pratique et ma vie. Bonne lecture!

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